Vénus vient à la rencontre de son fils

Au milieu de la forêt sa mère s'avança à sa rencontre ; elle avait pris le visage et l'attitude d'une jeune fille. [...] Elle portait, suspendu à son épaule l'arc flexible, comme une chasseresse et elle avait abandonné sa chevelure au caprice du vent, la jambe nue jusqu'au genou et les plis ondoyants de sa robe relevés par un noeud. «Hé, jeunes gens, fit-elle la première, dites-moi si par hasard vous n'avez pas vu une de mes soeurs, armée d'un carquois et couverte d'une peau de lynx tachetée?» [...] Le fils de Vénus répond : «Je n'ai vu ni entendu aucune de tes soeurs, ô jeune fille que je ne sais comment nommer. Tu n'as pas le visage d'une mortelle et l'on ne sent pas la mortelle au son de ta voix ; déesse certainement [...] sois-nous propice et, qui que tu sois, allège notre lourde tâche. Sous quel ciel enfin, sur quelles rives sommes-nous jetés ? » [...] «Je ne suis pas digne d'un tel honneur, répondit Vénus. La mode des jeunes filles tyriennes est de porter le carquois et de chausser haut le cothurne de pourpre. [...] Tu es dans le pays des Libyens, race intraitable et guerrière. Le pouvoir appartient à Didon.» (Vénus raconte alors comment la reine Didon est arrivée dans ce pays et s'informe de l'identité des deux jeunes gens qu'elle a rencontrés ; Énée raconte tous ses malheurs)

Vénus n'en supporta pas davantage et interrompit ces plaintes douloureuses. « Qui que tu sois, non, je le crois, les dieux ne t'envient point le jour que tu respires, puisque tu es arrivé à la ville tyrienne. Poursuis donc et va d'ici jusqu'au seuil de la reine. Je t'annonce que tes compagnons et ta flotte sont revenus. [...] Vois ces douze cygnes heureux de s'être reformés en bataillon. L'oiseau de Jupiter, fondant des plaines éthérées, les avait dispersés dans le libre espace : maintenant en longue file ils atterrissent ou choisissent du regard la place où atterrir. Ils fêtent leur retour du battement strident de leurs ailes ; [...] ainsi tes vaisseaux et tes jeunes équipages sont déjà au port ou y entrent à voiles déployées. Poursuis donc : ce chemin te conduit ; suis-le.»

Elle se détourne à ces mots, et son cou brille de l'éclat d'une rose ; du haut de sa tête ses cheveux parfumés d'ambroisie exhalent une odeur divine ; les plis de sa robe coulent jusqu'à ses pieds, et sa démarche a révélé la déesse. Énée a reconnu sa mère et ses paroles courent après elle; «Pourquoi abuser si souvent ton fils de fausses apparences ? tu es cruelle toi aussi...»

Énéide, I, v. 314-407 passim



Vénus