La passion de Didon

La flamme dévore ses tendres moelles et la silencieuse blessure se creuse dans son coeur. La malheureuse Didon brûle et va, errante, égarée à travers toute la ville. Ainsi la biche atteinte à l'improviste d'une flèche que, de loin, dans les bois de la Crète, le pâtre qui la poursuivait a lancée : elle emporte avec elle, sans qu'il le sache, le fer ailé, et elle fuit, elle parcourt les forêts et les fourrés dictéens ; mais le mortel roseau demeure attaché à son flanc. Tantôt la reine conduit Énée au milieu de la ville ; elle lui montre avec orgueil les ressources de Sidon et de la cité prête à le recevoir. Elle commence une phrase et tout à coup s'arrête. Tantôt, à la tombée du jour, elle veut retrouver le même banquet que la veille et dans son délire redemande au Troyen le récit des malheurs d'Ilion et de nouveau reste suspendue à ses lèvres. Lorsqu'on se sépare, lorsqu'à son tour la lune pâlissante amortit son éclat et que le déclin des astres conseille de dormir, seule et triste dans sa maison déserte elle se jette sut le lit qu'il a quitté. Absent, absent, elle le voit, elle l'entend, ou elle retient dans ses bras Ascagne, séduite par sa ressemblance avec son père, pour essayer de tromper son indicible amour.

Énéide, IV, v. 66-85



Vénus