Vénus supplie son père de mettre fin aux épreuves des Troyens en Italie

Vénus, belle comme l'or, lui répondit plus longuement : «Ô père, ô puissance éternelle qui règne sur les hommes et sur le monde, car, si ce n'est toi, qui pourrions-nous implorer ? Tu vois les insultes des Rutules et, au milieu d'eux Turnus emporté par ses chevaux sans pareil, et l'orgueilleuse ruée de ce favori de Mars ? Leurs remparts n'enferment plus les Troyens, ne les protègent plus. C'est dans leur enceinte, jusqu'au milieu de leurs retranchements, que les combats se livrent ; et leur sang inonde les fossés. [...] Ne permettras-tu jamais qu'ils soient délivrés d'un siège ? [...] Si c'est sans ton congé et malgré toi que les Troyens ont abordé en Italie, qu'ils expient leur faute ; et refuse-leur ton secours. Mais si, en y venant, ils ont obéi à tant d'oracles des dieux et des Mânes, pourquoi peut-on aujourd'hui renverser tes ordres et fonder de nouveaux destins ? [...]promesses d'un empire n'éveillent plus rien en notre coeur. Nous y avons cru, tant que la fortune fut avec nous. Qu'ils soient vainqueurs, ceux dont tu veux la victoire. S'il n'y a point de région que ta dure épouse veuille donner aux Troyens, je t'en supplie, ô mon père, par les ruines de Troie et ses débris fumants, accorde-moi de retirer Ascagne sain et sauf des périls de la guerre, laisse-moi garder un petit-fils. Qu'Énée soit ballotté, j'y consens, sur des flots inconnus et qu'il suive la route, quelle qu'elle soit, que lui ouvrira la Fortune ; mais que mon pouvoir aille jusqu'à protéger cet enfant et à le soustraire aux cruautés de la bataille. Amathonte est à moi et la haute Paphos et Cythère et mon palais d'Idalie : fais que, ses armes déposées, il y passe obscurément sa vie.»

Énéide, X, v. 16-53



Vénus