Extraits de Scarron

Prière de Vénus à Jupiter

«Grand roi qui faites sur la terre
Tant de si beaux coups de tonnerre,
Et qui tenez dedans vos mains
Le bien et le mal des humains,
Qu'a fait à votre Seigneurie
Le pauvre Æneas, je vous prie ?
Qu'ont fait les pauvres Phrygiens
Que vous traitez comme des chiens ? [...]
Sont-ce là ces bonheurs extrêmes,
Et les biens qu'on leur a promis ?
Est-ce là les traiter d'amis ?
D'Æneas, de ce galant homme,
Devait tant venir cette Rome,
Dont le Destin a fait partout
Cent contes à dormir debout. [...]
Des descendants du jeune Iule
Devait venir ce grand Romule,
Tous ces benoîts pères conscrits
À la barbe longue, au poil gris,
La nation porte-soutane,
Inventrice du veau morgane1
Qui devait établir ses lois
Sur l'Indien et sur l'Anglois.
Et se rendre enfin par la guerre
Maîtresse de toute la terre. [...]
(Mais) la bonne Dame de rage
Se mit tellement à pleurer,
À sangloter, à soupirer,
Enfin fit tant l'enragée,
Qu'il eut peur, la voyant changée [...]
Se radoucissant le visage
Et la prenant sous le menton
Lui dit : «bon Dieu, que dirait-on
Si l'on vous voyait ainsi faire?
N'avez-vous point honte de braire
Ainsi que la femme d'un veau ?
Ah! vraiment, cela n'est pas beau.
Ne pleurez plus, la Cythérée,
Et tenez pour chose assurée
Tout ce qu'a prédit le Destin
D'Énée et du pays latin.

(1) ancien nom des veaux de lait.

(I, v. 718-842 passim)

Énée rencontre sa mère

Prenant donc toute la façon
D'une fille faite en garçon,
Et paraissant un jeune drôle
Ayant un fusil sur l'épaule,
Et chien couchant chassant devant,
Branlant la queue, et nez au vent ;
Æneas qui la vit vêtue
Tout de même que la statue
De Diane qui va chassant,
Lui rendit salut en passant. [...]
Elle lui fit un doux regard
Lui disant : «Monsieur, Dieu vous gard!»
À cette parole obligeante
Qui l'âme de son fils enchante,
Ce ne fut pas pour un petit
qu'il en devint tout interdit,
Il fit pourtant le pied derrière ( = la révérence)
D'une assez gentille manière. [...]
Elle lui fit cette harangue
Je ne sais en quelle langue :
«N'avez-vous point vu par ici
De quoi je suis en grand souci,
Quelques-unes de mes compagnes
Après un cerf qui va fuyant ? »
Il répondit en bégayant :
«Je n'en ai vu tête ni queue,
Ô belle à la prunelle bleue,
Belle que je ne puis nommer. [...]
Vous sentez la Dame divine,
J'en jurerais sur votre mine ;
Mon nez ne se trompe jamais
En ce qui sent bon ou mauvais.
Votre gousset (= le creux de l'aisselle) et votre haleine
Ne furent jamais d'Africaine,
Ils ont je ne sais quoi du ciel... [...]
Imaginez-vous, s'il vous plaît,
S'il eut alors l'âme étonnée
Notre pauvre messire Énée,
La voyant grandir à l'instant
De quatre pieds et d'un empan,
Sentant de son corps diaphane
Sortir l'odeur de frangipane,
Voyant ses habits s'allonger
Et la voyant si tôt changer,
Reprenant sa forme première,
Que même sans voir la manière
Dont elle se mit à glisser,
Autre qu'un sot n'eût pu penser
Qu'elle ne fût une déesse.

(I, v. 1029-1335 passim)


Rends-moi un service, mon fils

La bonne dame Cythérée,
La chose bien considérée, [...]
Fit donc appeler Cupidon,
Ce petit Dieu porte-brandon. [...]
Voyant sa mère il s'inclina ;
Demi-livre elle lui donna
De sucre, faute de dragée,
Qui fut en peu de temps mangée. »...]
Voici ce que lui dit sa mère : [...]
Je te demande une journée
Pour le salut du pauvre Énée.
Il fait apporter à Didon,
Par son fils je ne sais quel don ;
Je veux que tu prennes sa forme ; [...]
Tu porteras donc ces présents,
Qui lui deviendront bien cuisants.
Mets-lui le coquétisme en tête,
S'entend sans penser déshonnête :
Il est bien aisé, sans pécher,
De lui rendre Æneas bien cher.
Si la Dame est bien assénée,
Elle aura plus de soin d'Énée
Que de la prunelle de l'oeil,
Et Junon en mourra de deuil (= triste à en mourir) [...]
Cupidon reçut de son frère
Toutes les caresses d'un père,
Fit la révérence à Didon,
Qui reçut les nippes en don. [...]
Elle (= Didon) jette les yeux sans cesse
Sur ce petit Dieu qui la blesse
Et la tire à brûle-pourpoint,
D'un petit arc qu'on ne voit point. [...]
Elle le prend, la pauvre sotte,
Le baise, caresse et dorlote,
Mais la pauvre sotte ne sait
En le prenant ce qu'elle fait ;
Elle ne sait, la misérable,
Que ce Dieu, qu'elle trouve aimable,
Est un Dieu plus traître et félon
Que ne fut jamais Ganelon.

(I, v. 2511-2714 passim)


La passion de Didon

Cependant la reine Didon
Perdait sa face de dondon
Pour prendre celle d'une étique,
Tant amour forcené la pique. [...]
Tantôt d'Æneas le mérite
Fait sa poitrine une marmite
Que fait brûler bûche et tison ;
Et tantôt la bonne maison (=race, famille)
De ce ravissant personnage
Donne l'assaut à son veuvage ;
Et puis son visage charmant
Vient lui troubler l'entendement.
Cette pauvre reine des folles
S'arrête à ses moindres paroles,
Toute seule s'en entretient,
Puis elle dit : «Mon coeur en tient,
Mon coeur à l'amour si rebelle,
Et ma franchise (= liberté) en a dans l'aile. [...]
Elle s'en alla mettre au lit
Pour se reposer un petit.
Mais le repos, qui tout enchante,
À sa passion violente
Ne peut le remède donner ;
Elle ne fait que se tourner
Pour trouver une bonne assiette;
Sa fièvre toujours l'inquiète ;
Elle se perd et le voit bien,
La malheureuse n'y peut rien;
Elle s'irrite, elle se fâche,
Consulte la raison et tâche
D'apaiser ses sens forcenés.

(IV, v. 1-41)


Et si nous unissions Didon et Énée ?

Cette dame qui toujours gronde (= Junon)
Alla trouver Vénus la blonde,
Et d'un visage renfrogné :
«Vous croyez avoir tout gagné,
Lui dit-elle, dame Cythère,
Par votre infâme ministère,
Et de Cupidon, votre enfant
Qui tranche du dieu triomphant. [...]
Vraiment vos deux divinités
Ont de grands honneurs mérité,
D'avoir triomphé par surprise
De la pudeur de dame Élise. [...]
Certes vous et moi, ce me semble,
En nous raccommodant ensemble,
Passerions bien mieux notre temps.
Vos désirs sont déjà contents :
Didon meurt d'amour pour Énée ;
Assemblons-les par hyménée.
Je consens que le Phrygien
Soit maître du Sidonien,
Et verrai le prince de Troie
Gouverner Carthage avec joie.
Eh bien, est-il bon le parti ?
Lui dit Junon. J'aurais menti
Si je vous disais le contraire,
Dit Vénus, et dans cette affaire
Que vous venez de proposer,
Je ne vois rien à refuser.»
Elle voyait pourtant la dame
Junon jusqu'au fond de son âme,
Et que la proposition
N'était que pure invention
Afin que sa chère Libye
Fût à couvert de l'Italie :
Mais à fourbe fourbe et demi.
«Vouloir être votre ennemi
Et prendre contre vous querelle,
C'est se vouloir perdre, dit-elle. [...]
Or, pour cet hymen prétendu
Je doute bien fort de l'affaire,
Car le Destin nous est contraire :
Jupiter est pour le Destin,
Qui veut que l'on parle latin
Quelque jour par toute la terre.
Il vous craint comme le tonnerre :
Faites le diable à la maison
Vous le mettrez à la raison,
Ou plutôt faite-lui caresse;
Vous connaissez bien sa faiblesse. [...]
Dressez donc votre batterie ;
J'assure Votre Seigneurie
Que de mon côté je ferai
Merveilles, ou je ne pourrai.»

(IV, v. 443-530 passim)



Vénus