L'ascension d'un affranchi

Avec la volonté des dieux, je devins le maître dans la maison, et dès lors, le patron n'eut plus que moi dans la cervelle. Bref, il me fit cohéritier de l'empereur (1), et je recueillis un patrimoine de sénateur. Mais personne n'en a jamais assez : l'envie me prit de faire du négoce. Pour abréger, vous saurez que je fis construire cinq vaisseaux. Je les charge de vin, c'était de l'or à cette époque, j'expédie à Rome. On aurait dit un fait exprès : tous mes vaisseaux firent naufrage. C'est arrivé, ce n'est pas un conte. En un jour Neptune m'a dévoré trente millions de sesterces. Vous croyez que je perdis courage ? Par Hercule, cette perte ne m'affecta pas plus que si de rien n'était. Je fis faire d'autres vaisseaux, plus grands et meilleurs, plus heureux aussi, si bien que tout le monde m'appelait l'intrépide. Vous savez, un grand navire, ça a une grande résistance. J'y chargeai de nouveau du vin, du lard, des fèves, des parfums, des esclaves. [...] Les choses vont vite quand les dieux le veulent. En un voyage je m'arrondis dix bons millions. Aussitôt je rachète toutes les terres qui avaient appartenu à mon patron. Je bâtis une maison, j'achète des marchés d'esclaves, des bêtes de somme : tout ce que je touchais croissait comme un rayon de miel.

(1) Précaution prise par tout riche qui ne veut pas que son testament soit cassé et son héritage confisqué.

Pétrone, Satiricon, 76



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