Bagarre à l'auberge

Contemplant avec stupeur l'ignoble spectacle que nous offrions ainsi vautrés : "Holà, dit (l'aubergiste), êtes-vous des ivrognes ou des esclaves fugitifs, ou les deux à la fois ? Qui donc m'a mis en l'air ce sommier-là, et que signifie ce branle-bas clandestin ? je le vois bien, parbleu, pour ne pas me donner le loyer de votre chambre, vous vouliez gagner le large cette nuit. Mais vous me le payerez. Je me charge de vous montrer que cette maison n'est pas louée à une veuve sans défense, mais à M. Mannicius lui-même." "Quoi, s'écrie Eumolpe, des menaces par-dessus le marché ?" Et en même temps, il lui appliqua le plus vigoureux des soufflets. L'autre, émancipé par les nombreuses rasades bues avec ses hôtes, lance à la tête d'Eumolpe une cruche de terre qui fend le front du braillard, et s'élance à toutes jambes hors de la chambre. Eumolpe, indigné de l'outrage, saisit un chandelier de bois, se met à la poursuite du fugitif, et venge par une grêle de coups l'injure faite à son sourcil. La valetaille accourt, et la foule des ivrognes du logis s'amasse. [...] Marmitons et locataires mettent à mal notre exclu ; l'un armé d'une broche garnie de viandes encore grésillantes s'essaie à lui crever les yeux ; un autre, armé d'une fourche dérobée au garde-manger, se campe dans l'attitude du combattant. Plus acharnée que tous les autres, une vieille chassieuse, ceinte d'un torchon sale à faire peur, et se haussant sur deux sabots dépareillés, s'en vient tirant par la chaîne un dogue d'une taille énorme qu'elle excite contre Eumolpe. Mais lui, avec son chandelier, parait toutes les attaques.

Pétrone, Satiricon, XCV



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