Dans la nature "la somme des choses demeure manifestement intacte"

Semblables aux enfants qui tremblent et s'effrayent de tout dans les ténèbres aveugles, nous-mêmes en pleine lumière souvent craignons des périls aussi peu terribles que ceux que leur imagination redoute et croit voir s'approcher. Ces terreurs, ces ténèbres de l'esprit il faut donc que les dissipent, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais l'examen de la nature et son explication. [...]

Certes la matière ne forme pas un bloc étroitement pressé et cohérent, puisque chaque corps s'use, nous le voyons, et puisque tous semblent se fondre, pour ainsi dire, dans le lointain de l'âge, et dérober leur vieillesse à nos yeux. Néanmoins, la somme des choses demeure manifestement intacte ; c'est qu'en effet les éléments qui se détachent de tout corps, en diminuant celui qu'ils quittent, accroissent d'autre part celui qu'ils vont rejoindre ; ils forcent ceux-là à vieillir, ceux-ci au contraire à s'épanouir, et ne s'arrêtent pas là. Ainsi l'ensemble des choses se renouvelle sans cesse, et les mortels vivent de mutuels emprunts. Certaines espèces s'accroissent, d'autres s'amoindrissent ; en un court espace les générations se remplacent et, semblables aux coureurs, se passent de main en main le flambeau de la vie.

Lucrèce, de Rerum natura, II, v.55-61 et 66-79



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