l'évolution du voyage à l'époque hellénistique


"On voyage pour voir le monde" disait l'historien Hérodote à la fin du Ve siècle, et de fait dès le IVe siècle un changement de mentalité s'opère : le voyage rituel et le voyage "touristique" se confondent. Le voyageur devient un observateur et le mot "théore" (ambassadeur sacré) devient le nom du touriste intellectuel qui entre en contact avec la population et en examine les moeurs ; sous l'influence des sophistes se répand le goût du voyage d'étude, de l'observation et de l'expérience directes ; on multiplie les "enquêtes" (historiai) géographiques, historiques ou archéologiques. L'initiateur en avait été Hérodote qui avait beaucoup voyagé (y compris sur mer ! ), consigné d'innombrables observations ethnologiques, anthropologiques et avait montré un esprit inlassablement curieux, avide du détail original ou piquant, mais aussi souvent critique. Dès le début du IVe siècle les jeunes Athéniens ont envie de "voir du pays" et l'expédition d'Alexandre entraîne une série d'explorations vers l'Orient cependant que le marseillais Pythéas explore l'Europe atlantique de l'Espagne à l'Islande. Il faut noter toutefois que, faute d'établissement grec important (sauf la "grande Grèce" et la Sicile), la Méditerranée occidentale reste, jusqu'à la conquête romaine, un monde inconnu pour les Grecs.

Malgré les progrès de la géographie dont le sens étymologique est : description de la terre , dus aux calculs d'Ératosthène qui, au IIIe siècle, a su calculer la circonférence de la terre (et inventa le mot "géographie") et à la précision accrue des cartes, le voyage à cette époque reste un voyage maritime : les routes à l'intérieur des royaumes hellénistiques sont quasi inexistantes et les circuits caravaniers de l'Orient n'aboutissent que fort rarement aux villes. Ces voyages maritimes se présentent toujours sous la forme de cabotage de port en port (Xénophon d'Éphèse, Récits éphésiens); les escales sont nombreuses et offrent des occasions de tourisme. Les voyages se généralisent également avec les déplacements officiels des fonctionnaires royaux : tournées d'inspection auxquelles participent, outre une escorte nombreuse, parents et amis qui profitent du voyage pour découvrir la Syrie ou l'Égypte. Les fêtes royales constituent aussi de fréquentes invitations au voyage et les bibliothèques, les musées de toutes sortes, entretenus par les rois, incitent aux voyages d'étude.

D'autre part, l'extension de la langue grecque (la koinè) et du droit grec aux royaumes des Lagides (Égypte) et des Séleucides (Syrie) empêche le voyageur de se sentir dépaysé ou en état d'insécurité. Le voyageur de passage peut, de plus, être accueilli par une des nombreuses associations, professionnelles ou religieuses, qui tendent à se multiplier et pratiquent, moyennant une modeste cotisation, une entr'aide mutuelle.

Enfin, la découverte de ces nouveaux pays crée un goût de l'exotisme, qui caractérise la société hellénistique. La littérature de voyage se développe donc et se spécialise sous forme de Périégèses (= circuits) conçus d'ailleurs surtout comme des descriptions d'oeuvres d'art plus que de sites et s'efforçant de signaler tout ce qui sort de l'ordinaire pour créer une ambiance exotique qui dépayse le lecteur. Le plus célèbre de ces circuits est la Périégèse de Pausanias (fin du IIe siècle ap. J.-C.) Mais ces guides incitent aussi le voyageur à aller voir par lui-même : la découverte se fait lentement (à pied le plus souvent) et à fond, en cheminant le long du paysage ; le "touriste" apprend ainsi le sens de l'espace et se met à apprécier le spectacle que lui offre le monde qu'il découvre (Achille Tatius, Aventures de Leucippe et de Clitophon) Il est devenu un "amateur de voyage", très proche du touriste moderne.

Ce goût de l'exotisme se retrouve aussi dans le roman grec qui, nous l'avons dit, apparaît à cette époque. L'histoire d'amour se double de nombreux voyages à travers des pays plus ou moins imaginaires, pays de rêve qui font penser aux "paradis" perses (paradeisos = jardin).

Il y a donc eu, à l'époque hellénistique, un véritable "appel d'air" dans les esprits, même si la découverte du monde se fait surtout à propos de déplacements officiels, professionnels ou d'une campagne militaire.


LE VOYAGE DANS L'ANTIQUITÉ