Voyages privés

Par suite de la concentration urbaine de plus en plus grande, l'attrait de la campagne s'intensifie. Rappelons néanmoins que le Latin est casanier : ce qu'il aime le plus, c'est retrouver un univers familier. Les poètes Tibulle et Properce restent sentimentalement attachés à leur Ombrie natale, qui prend à leurs yeux une figure de paradis perdu (Tibulle, Élégies). Virgile, exclu de sa campagne de Mantoue (par l'attribution de terres aux vétérans), se console en Campanie ; Horace, après le don, fait par Mécène, d'une villa en Sabine, y séjourne plus volontiers qu'à Rome (Horace, Satires). Au fil des ans et de l'extension de la conquête romaine, les propriétés rurales s'éloignent du Latium et de la Sabine et s'agrandissent. Le propriétaire, qui réside à Rome en général, est donc amené à se déplacer souvent. Les comédies de Plaute et de Térence utilisent assez souvent ces absences du pater familias dues au voyage à la campagne ou à l'étranger pour faire rebondir l'action de la comédie : surprises, retrouvailles, etc. Varron se déplace fréquemment en Italie pour visiter ses différents domaines et Cicéron fait le tour de ses propriétés. Dès le premier siècle la politique d'investissement agraire, qui suit la conquête romaine, voit se développer les premiers latifundia (grandes propriétés) et toute la politique impériale du "retour à la terre" met l'accent sur les réalités de la vie à la campagne. Dans un mouvement inverse le paysan est attiré, lui, par les plaisirs de la ville (Horace, Épitres). L' "éloge de la ville", sa description et le récit de ses origines devient même un thème rhétorique (Properce, Élégies). Ces descriptions s'apparentent parfois à ce qu'on pourrait appeler de nos jours un guide de visite de la ville. De plus en plus, aussi, les voyages officiels (missions, ambassades) se doublent d'un intérêt touristique pour les régions traversées. Horace, dans une satire célèbre, nous relate un voyage de Rome à Brindes mi-diplomatique, mi-touristique : on prend son temps car on met quatorze jours pour parcourir environ 550 kilomètres (Horace, Satires).

Mais d'une façon générale voyage et villégiature se bornent au plaisir et à la santé. La pax romana a instauré la securitas dans les campagnes italiennes et sur les mers (extinction des pirates) : le célèbre ara pacis (= autel de la paix) érigé par Auguste à Rome, en témoigne. Cette sécurité restera acquise jusqu'aux IVe/Ve siècles ap. J.-C.. Inutile donc de courir les mers : on a chez soi de si beaux lieux de villégiature ! Baïes, par exemple, station mondaine de luxe située dans la baie de Naples. La Campanie devient aussi un centre de thermalisme dès le IIe siècle av. J.-C.. Même si le libertinage des curistes occulte un peu la thérapeutique, les vertus des eaux de Campanie, et particulièrement du golfe de Baïes étaient reconnues et recherchées (Pline, Histoire. Naturelle,) La publicité unit aux vertus curatives les joies de la vie à Baïes. Dans l'ensemble on s'efforce, par ce voyage à Baïes, de rétablir, dans un climat plus salubre et un environnement aimable, une santé défaillante ou de trouver le simple plaisir de "changer d'air". C'est ainsi qu'on aime aussi résider dans les îles : Tibère se retire à Capri, pas seulement pour des raisons de sécurité ; on voyage très souvent en Sicile : Cicéron a contribué à faire la promotion touristique de la Sicile, qui demeura dans les siècles suivants un but de voyage privilégié.

Les Grecs avaient inventé le voyage médical et longtemps Épidaure demeura un centre de cure auquel, s'ajoutèrent, très vite, des distractions pour les malades : portiques où l'on pratiquait la gymnastique, concours sportifs et musicaux, représentations théâtrales... Les Romains allèrent encore à Épidaure, mais aussi à Cos ou sur la côte ionienne où étaient apparues des stations de thalassothérapie. Sous l'Empire du IIe siècle, les stations thermales se développent en Asie (notamment à Pergame) sous l'impulsion de Trajan ou d'Hadrien stations thermales toujours accompagnées d'un centre culturel. Le voyage d'agrément, de plaisir ou médical ne se sépare presque jamais d'un environnement culturel : il y faut au moins quelque élément de nature à satisfaire la curiosité du voyageur. Le voyage lointain d'exploration dans une région désertique est donc exclu !

Il existe enfin une dernière forme de voyage privé : le voyage d'étude. Il concerne d'abord essentiellement les jeunes gens de bonne famille. Dès la fin de l'époque hellénistique, c'était là une étape de la formation du jeune homme destiné à jouer un rôle dans la cité. On allait faire son "éphébie" à Athènes comme un étudiant, aujourd'hui, fait un séjour dans une université étrangère. Outre Athènes, Alexandrie et son Musée, puis Pergame et Éphèse accueillaient des étudiants en rhétorique ou en médecine. Dès la fin du IIe siècle, à Rome, le voyage d'étude en Grèce ou en Asie se développe. Il ne s'agit plus seulement de jeunes gens mais aussi d'hommes désireux de faire une sorte de pélerinage aux sources (Cicéron, de Finibus). Cicéron, pendant six mois environ, suivit à Athènes des cours de philosophie puis écouta des maîtres de rhétorique comme Molon de Rhodes. César séjourna également à Rhodes. La génération suivante accomplit également ses humanités en Grèce, comme le fils de Cicéron, Horace, Ovide ou Properce. Les motivations artistiques s'ajoutent aux motivations purement intellectuelles (pensons à la mort de Virgile, au retour d'un voyage en Grèce où il voulait retoucher ses paysages de l'Énéide). Athènes reste pendant tout le Haut Empire le centre d'un vaste courant d'échange d'étudiants et de professeurs. Mais les relations culturelles internationales se développent : le cercle des Nuits attiques évolue entre Athènes, Ostie et Rome. Les sophistes du IIe siècle ap. J.-C. se déplacent énormément. Ces voyages d'étude ont donc alors pour but de parfaire sa formation et de satisfaire des curiosités variées, mais aussi, éventuellement, d'exercer un métier libéral.


LE VOYAGE DANS L'ANTIQUITÉ