Le bouclier d'Énée

«Enlevez tout, dit Vulcain ; emportez ces ouvrages commencés, Cyclopes de l'Etna, et écoutez-moi bien. Il faut faire des armes pour un fier guerrier. Maintenant on a besoin de vos forces et de vos mains rapides, et de toute votre maîtrise ; pas de retard.» Il ne leur en dit pas plus ; tous rapidement, ils se courbèrent sur les enclumes, chacun avec sa part égale de travail. L'airain et l'or ruissellent ; l'acier meurtrier se liquéfie dans une vaste fournaise. Ils façonnent un énorme bouclier qui, à lui seul, protégerait de tous les traits des Latins. Ils y appliquent en les emboîtant sept lames circulaires. [...]

Sur ce bouclier l'Ignipotent, qui n'ignorait pas les prophéties et qui savait l'avenir, avait gravé l'histoire de l'Italie et les triomphes romains. On y voyait toute la race des futurs descendants d'Ascagne et leurs guerres successives. Dans l'antre verdoyant de Mars, la louve, qui venait de mettre bas, y était représentée ; les deux enfants jouaient pendus à ses mamelles et tétaient leur nourrice sans trembler.[...] Non loin de là, c'était Rome et les Sabines indignement enlevées dans l'hémicycle, au milieu des Grands Jeux du Cirque. [...] au sommet du bouclier, le gardien de la roche Tarpéienne, Manlius, debout devant le temple, occupait le haut du Capitole ; et la cabane royale de Romulus se hérissait d'un chaume qu'on venait de renouveler. Là une oie d'argent, battant des ailes sous un portique d'or, annonçait la présence des Gaulois au seuil de la ville. Les Gaulois étaient là au milieu des broussailles et cherchaient à occuper la citadelle, protégés par les ténèbres à la faveur d'une nuit opaque. Leur chevelure était d'or et d'or leur vêtement. [...]

Au centre la mer se gonflait à perte de vue, sur fond d'or ; mais les vagues, d'un bleu sombre, dressaient leur crête blanchissante d'écume.[...] Au milieu on pouvait voir les flottes d'airain, la bataille d'Actium, tout Leucate bouillonner sous ces armements de guerre et les flots resplendir des reflets de l'or. D'un côté César Auguste entraîne au combat l'Italie avec le Sénat et le peuple, les Pénates et les Grands Dieux. [...] De l'autre côté, avec ses forces barbares et sa confusion d'armes, Antoine, revenu vainqueur des peuples de l'Aurore et des rivages de la mer Rouge, traîne avec lui l'Égypte, les troupes de l'Orient, le fond de la Bactriane ; ô honte ! sa femme, l'Égyptienne, l'accompagne. Tous se ruent à la fois, et toute la mer déchirée écume sous l'effort des rames et sous les tridents des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait que les Cyclades déracinées nagent sur les flots ou que des montagnes y heurtent de hautes montagnes, tant les poupes et leurs tours chargées d'hommes s'affrontent en lourdes masses. [...] La Reine, au milieu de sa flotte, appelle ses soldats aux sons du sistre égyptien et ne voit pas encore derrière elle les deux vipères. Les divinités monstrueuses du Nil et l'aboyeur Anubis combattent contre Neptune, Vénus, Minerve. La fureur de Mars au milieu de la mêlée est ciselée dans le fer et les tristes Furies descendent du ciel. Joyeuse la Discorde passe en robe déchirée et Bellone la suit avec un fouet sanglant....

Virgile, Énéide, VIII, v. 627-705 passim


VULCAIN